05-RETRAITE en Covirusie

 

Mars 2020

Le couperet est tombé en septembre 2019 : 68 ans, l’âge limite d’activité professionnelle lorsqu’on occupe un poste de professeur des universités en France, mon statut a donc changé. Je prends ma « retraite » (ou plutôt, elle me prend). J’appréhendais ce moment. J’avais souvent entendu qu’il faut se préparer à ce changement bien avant la date fatidique, et j’avais eu l’occasion de constater que la sérénité et le bien-être n’étaient pas toujours au rendez-vous. Étant totalement engagé jusqu’au bout dans mes trois activités, d’enseignant, de chercheur (un peu), d’administrateur de la recherche (beaucoup), j’étais en peine pour imaginer une vie sans la nécessité de « travailler », d’autant plus qu’une grande partie de mon « travail », l’enseignement et la recherche, n’avait rien d’une activité qu’il fallait faire pour gagner ma vie, mais plutôt la vie même. Quel bonheur de pouvoir interagir avec une population toujours renouvelée, de jeunes, motivés et curieux (pas tous mais beaucoup), de pouvoir toujours se poser de nouvelles questions et d’essayer d’y apporter des réponses, d’essayer de proposer des idées et des solutions aux problèmes posés, auxquels personne n’aurait encore pensé. Et tout cela devait s’arrêter ? Pas moyen de faire autrement  …. Alors je m’y suis résolu en demandant encore un petit sursis que le statut de professeur d’université permet, un éméritat, que j’ai limité à 2 ans (j’aurais pu demander 3, une période plus longue étant réservée aux exceptionnels dont je ne fais pas partie). Après tout, une vraie retraite à 70 ans, c’est plus que « raisonnable »  compte tenu de l’espérance de vie à cet âge …

Éméritat donc avec quelques activités académiques pour un arrêt progressif. Un cour de master, des discussions avec les collègues sur la physique et les modèles, une entrée progressive dans le monde merveilleux de l’ « Espérantie »[1des voyages de découvertes et de randonnées : un bon début donc pour cette nouvelle vie que je n’arrivais pas encore à imaginer il y a un an. Et voilà qu’à peine avais-je commencé le dernier cours universitaire qui me reliait encore au milieu académique, que je me retrouve confiné en « Covirusie »[2], en fait à la maison, comme la moitié de l’humanité, me demandant dans quel état je (nous) ressortirai (ons) de cette catastrophe……  Nous avions entendu parler de l’ « effet papillon » pour le climat, mais personne n’avait prévu cette version de l’effet papillon : un mec qui bouffe un pangolin et l’ensemble de la planète se retrouver figée … et peut-être bientôt complètement transformée ! 
J’ai parfois imaginé un scénario de ce type, mais dans ma version, c’était des extra-terrestres qui débarquaient, ou un astéroïde, comme pour les dinosaures … pas un virus …. 

En regardant les actualités du début de la crise, je me suis souvenu de l’un de mes premiers cours de philosophie au lycée. Le professeur voulait nous faire réfléchir à la « nature » de l’être humain. A la question « Qu’est-ce qu’un être humain ? », il nous proposa quelques réponses, dont une, dont je me souviens encore : « L’être humain ne serait-il pas qu’un tube digestif ? » (Il avait probablement ajouté, mais je n’en suis pas sûr « doué parfois d’un peu de conscience, d’empathie et de raison »). J’y ai pensé en voyant que la réponse (grégaire) de beaucoup de nos concitoyens en prenant conscience de la gravité de la crise a été de dévaliser les rayons « pâtes » et « papier toilettes » des super marchés, de quoi donc prendre soin des deux extrémités du tube en question ….  J’ai alors compris que la « boutade » de mon professeur de philosophie n’était pas si absurde …….  

Que faire donc de ce confinement forcé ? Pas de problème en ce qui me concerne. Terminer le cours commencé n’aura pas été contraignant, ayant à interagir avec des étudiants motivés. Pour le reste, le « tube pensant » que je suis, ne craint pas l’ennui, tant sont passionnants les liens entre physique, philosophie, sociologie, psychologie, histoire et « spiritualité ». Est-ce que de ces lectures et réflexions, il en sortira quelque chose d’utile et de partageable ? Assez certainement pour en discuter lors de prochaines rencontres avec ceux qui resteront dans mon carnet d’adresses, et ceux que je rencontrerai lors de mes pérégrinations futures en « Espérantie »  …. pour autant qu’un monde « vivable » réapparaisse à l’issue de cette crise … et pour autant que j’en réchappe, n’étant plus prioritaire pour les appareils de survie, si je devais en avoir besoin. L’avenir le dira.

[1]  Espérantie :  L’espace sans frontière mais s’étalant sur une grande partie de la planète, peuplé d’un million de rêveurs, passionnés de culture, d’histoire, de nature … en un mot passionnés de vie … et parlant la langue créée il y a 130 ans pour offrir un moyen d’échange facile, efficace, universel  …. pour éviter les guerres entre les peuples. 

[2]  Covirusie :  Le monde de mars 2020